Tu as envie de quitter Paris, mais les questions et les doutes tournent en boucle. À l’été 2020, encore incapable de sauter le pas, j‘ai rencontré la psychanalyste Fabienne Kraemer, installée près d’Arles. Tu repartiras avec ce qui rend ce départ si secouant et les questions à te poser pour faire avancer ton projet.
Les 4 étapes de Fabienne Kraemer pour questionner ton envie de quitter Paris
- Entendre ton désir.
Repérer que la vie que tu mènes ne te convient plus. Beaucoup étouffent dans 40 m² avec les enfants sans faire le lien avec leur ville. - Désirer une arrivée plutôt qu’une fuite.
Savoir ce que tu veux, et pas seulement ce que tu ne veux plus. - Distinguer ton désir de celui de l’autre.
Dans ce projet à deux, quelle est ta part à toi ? - Trouver l’impulsion.
Le bon moment n’existe pas : il faut un brin de folie pour lâcher « le pas de derrière ».
Ete 2020. Il faisait chaud, et on entendait les cigales depuis le bureau de Fabienne Kraemer, celui qui donne sur le jardin. Au loin, un voisin tondait sa pelouse. Elle tond la sienne à la main, me glisse-t-elle en riant, mais elle n’a « pas encore réussi à convaincre les autres ».
A l’époque, j’habitais encore Saint-Ouen, je rêvais de quitter Paris, et j’étais descendue en Provence avec une liste de questions très sérieuses : comment être sûre que cette envie n’est pas une passade, par quoi commencer, le boulot ou la ville ?
Fabienne savait de quoi elle parlait. Psychanalyste boulevard Saint-Germain, elle a tout quitté par amour et proposé à ses patients de la suivre par Skype (en 2012, tu apprécieras l’audace !).
Après quatre ans partagés entre Paris et les Alpilles, un jour d’août, à sa table de déjeuner, elle a dit à son mari qu’ils ne remonteraient pas. « J’ai fait l’école buissonnière », résume-t-elle. Quand je lui ai avoué que j’étais extrêmement pragmatique, elle m’a répondu du tac au tac : « Trop. » Il fallait rêver, un peu. Gênant, quand on répète à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas de mode d’emploi pour partir et qu’on est venue en chercher un.
Pourquoi quitter Paris est si stressant ?
Parce que déménager, même quand on l’a choisi, c’est perdre des repères et remettre en jeu une partie de son identité. Le stress du déménagement n’a rien d’une faiblesse : selon une enquête OpinionWay pour BeMove, 71 % des Français qui avaient changé de logement dans l’année disaient l’avoir vécu comme une source de stress.
Dans un article de Psychologies, le psychanalyste Alberto Eiguer, auteur de L’Inconscient de la maison, a cette formule que j’adore : « les animaux muent, les humains déménagent ». Notre logement est une enveloppe qui reflète ce que nous sommes : en partir, c’est abandonner des murs et un quartier, d’où une fatigue qui dépasse de loin celle des cartons portés.
Quand on quitte Paris, s’ajoute une peur plus sournoise, que Fabienne m’a avouée sans détour : celle de « devenir provinciale ». Elle se souvient s’être dit qu’en partant, elle n’existerait plus. (Spoiler alert : elle existe toujours, et plutôt bien.)
Elle pointe aussi un rythme parisien qui nous empêche d’entendre ce qu’on désire vraiment : on est sursollicité, on remplit le moindre creux. « La peur de notre époque, c’est d’être face au vide », dit-elle. Et si ta vie actuelle ne te convient plus, elle insiste : tu as simplement changé, ce qui te convenait à 30 ans ne te convient plus forcément à 40.
Est-ce que tu pars vers quelque chose, ou est-ce que tu fuis ?
C’est la première question à se poser avant de partir de Paris, et la plus inconfortable : il faut désirer un nouveau projet plutôt que fuir l’actuel, sinon tout fait le voyage avec toi. Comme le dit Fabienne : « Les impôts, les factures, les emmerdes, tout vient avec nous.»
Quand on veut changer de vie, on sait souvent très bien ce qu’on ne veut plus, beaucoup moins ce qu’on veut. Avec quelques projets de départ avortés à mon actif, j’ai expliqué à Fabienne que déménager n’est pas un projet en soi. Elle a déplacé un seul mot.
« Vous allez peut-être vous fragiliser ou vous précariser mais vous êtes fort-e, vous en tirerez les bonnes leçons »
Fabienne Kraemer, psychanalyste
Est-ce ton envie, ou celle de ton couple ?
On construit souvent ce projet à deux, mais à l’intérieur du projet commun, chacun doit trouver le sien. Fabienne avait écouté l’épisode 4 avec Mathieu et Alex et l’avait résumé en deux phrases de psy : Alex veut être près de sa famille, Mathieu veut voir sa femme heureuse. Deux motivations différentes, qui dessinent un périmètre très clair (on en a d’ailleurs fait un épisode entier avec elle sur le départ en couple ou en famille).
Où aller quand on quitte Paris : quel est ton “non négociable” ?
Pour Fabienne, il faut choisir le lieu avant le boulot. Son argument tient en une phrase : un travail, « on peut en changer, le faire évoluer », alors qu’un lieu où l’on ne se plaît pas, c’est foutu.
Son non négociable à elle ? C’est le ciel bleu. Elle était venue en Provence à trois moments de sa vie, et chaque fois elle avait adoré cette lumière. « En bonne parisienne, je venais chercher le soleil, j’avais acheté un coin ciel bleu », raconte-t-elle. Son conseil : trouver ce truc important et ne pas lâcher dessus, le reste viendra après.

« Une certaine lumière, c’est tout ce que j’ai choisi dans ma vie. Mais j’ai choisi ma vie finalement ! »
Fabienne Kraemer, psychanalyste
Moi, j’ai mis du temps à trouver le mien. Il est arrivé en janvier 2021, quand ma sœur m’a annoncé qu’elle partait à Toulouse : d’un coup, être près des miens est passé devant tout le reste. Mes heures passées à comparer les villes et le coût de la vie ont enfin trouvé leur boussole.
Une fois que tu sais que ton envie de partir est la bonne, reste la grande question : pour aller où ? C’est tout l’enjeu quand il s’agit de choisir sa ville idéale.
Isolement VS solitude ?
Fabienne a une distinction qui m’a beaucoup servie : « Il ne faut pas confondre isolement et solitude. » Être un peu à l’écart, c’est bien, mais devenir inaccessible pour ses enfants et ses amis, c’est une autre histoire. Elle-même n’aurait pas choisi une région difficile d’accès, avec des enfants restés à Paris.
À quoi es-tu prêt.e à renoncer ?
Faire un choix, c’est toujours renoncer à quelque chose. Fabienne a accepté le lundi fermé et le « black-out » provençal entre midi et demi et 15 heures, mais pas de croix sur la culture : Arles et ses Rencontres de la photo, Avignon, Aix et Marseille sont à portée de voiture.
Comment sauter le pas sans attendre le moment parfait ?
Il n’y a pas de moment parfait. Fabienne compare ce choix à celui de faire un enfant, un risque sans retour qu’on ne prend jamais si on attend les conditions idéales. « Il faut accepter de ne pas savoir si on se fragilise, si on se précarise, si on trouvera des solutions », dit-elle, avant d’ajouter : « C’est normal d’avoir peur. »
J’aurais dû l’écouter plus vite. Début 2021, on avait décidé avec Manu que ce serait Toulouse, et en mars, j’ai rétropédalé pour « être sûre ». En avril, une amie très proche est morte brutalement. Trois semaines plus tard, Manu m’a dit « on y va », et j’ai dit oui.
À qui en parler, et quand ?
Fabienne conseille de se méfier des « sirènes des autres ». Annoncer un départ renvoie tes proches à leur propre vie, et certains vont s’employer à te démontrer que ça ne marchera pas. Mieux vaut attendre que le projet soit construit, ou en parler à ceux qui sont déjà partis, « parce qu’eux, ils vont être super positifs » (je confirme, c’est un peu le principe de ce podcast).
Es-tu prêt.e à laisser du temps à ton nouveau lieu ?
Impulsive pour partir, parce qu’on n’aura jamais tout bordé, patiente pour s’installer : c’est la combinaison que défend Fabienne. Sa maison, elle l’aime bien sans l’aimer complètement, et elle a pourtant décidé d’y rester, d’y planter des arbres et de les regarder pousser. Elle conseille aussi de s’offrir un beau cadeau impossible à Paris pour acter le changement, comme l’école Montessori que Cécile avait trouvée pour sa fille.
Moi, il m’a fallu cinq ans pour me sentir enfin chez moi.
Quand je lui ai posé la question qui clôt chaque épisode, « Moi, je dis Ciao Paris. Et toi, tu dis quoi ? », Fabienne a répondu « bonjour la Provence ». C’est l’arrivée, plus que le départ, qui l’intéresse.
Et toi, c’est quoi ton ciel bleu ?
Quitter Paris, les questions qu’on m’a le plus posé
Quelques réponses rapides aux questions qui reviennent le plus souvent dans les messages qu’on reçoit.
Pourquoi déménager est-il si stressant ?
Déménager oblige à quitter des repères (un logement, un quartier, des visages familiers) qui font partie de notre identité. Le psychanalyste Alberto Eiguer décrit le logement comme une enveloppe qui reflète ce que nous sommes. La fatigue ressentie dépasse donc l’effort physique : c’est aussi un travail psychologique de séparation et d’adaptation.
Comment savoir si on doit vraiment quitter Paris ?
Selon la psychanalyste Fabienne Kraemer, il faut d’abord entendre son désir et vérifier qu’on part vers un projet, pas seulement loin d’une situation. Si tu sais dire ce que tu veux trouver ailleurs, et pas uniquement ce que tu ne supportes plus, ton envie de partir a de bonnes chances d’être durable.
Faut-il trouver un travail avant de partir de Paris ?
Fabienne Kraemer conseille de choisir le lieu en premier : un travail peut évoluer ou changer, alors qu’un lieu où l’on ne se plaît pas reste difficile à vivre. Chaque situation est différente, mais identifier son critère non négociable (la lumière, la mer, la famille) aide à cibler ensuite les opportunités professionnelles.
Comment éviter l’isolement après avoir quitté Paris ?
Il faut distinguer isolement et solitude. Choisir un lieu calme ne doit pas rendre inaccessible pour ses proches : une gare ou un aéroport à portée permet de recevoir ses amis et sa famille. Il faut aussi laisser du temps à l’installation, car s’intégrer dans un nouvel endroit prend souvent plusieurs années.